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Le 8 mai 2016 est inaugurée une plaque commémorant plusieurs événements impliquant la communauté juive parisienne pendant la guerre 1939-1945 mais concernant aussi Cannes-Ecluse.
Elle est fixée à l’entrée du château, l’actuelle Ecole Nationale Supérieure de la Police, qui fut le théâtre de plusieurs des faits rapportés ci-dessous.

Un rappel du contexte historique régional

Dès le 3 octobre 1940, après la capitulation française, l’occupant nazi introduit le statut des Juifs qui de modification en modification va jusqu’à organiser la déportation des juifs vers les camps de la mort(2).

La Seine-et-Marne, de part sa proximité de Paris, paie un lourd tribut. 544 juifs y sont recensés et 267 sont déportés. Dans l’arrondissement de Provins, 81 sont recensés et 33 sont déportés. A Montereau et dans sa région, 20 sont recensés et 7 sont déportés.
La majorité sont des étrangers venus se réfugier en France, très souvent depuis plusieurs décennies, mais abandonnés par le gouvernement de Vichy bien qu’intégrés dans la vie économique française.
A la Brosse-Montceaux, 5 religieux, résistants, sont exécutés en juillet 1944 par Wilhelm Korp le chef de Gestapo de Melun.

Les sources

Les sources dont nous disposons pour Cannes-Ecluse sont, d’une part, les témoignages directs ou indirects, mais 75 ans après ils se font bien rares, et d’autre part, les archives des occupants nazis et des bureaucrates français qui les assistaient plus ou moins volontiers.

Le recensement des israélites (c’est le terme officiel de l’époque) de 1940 par le commissariat de Montereau comptabilise une famille de 8 personnes, les Cerf, originaires du Luxembourg et d’Alsace. Habitaient-ils déjà Cannes-Ecluse avant guerre ou y étaient-ils arrivés après l’exode de mai-juin 1940 qui avait jeté de 8 à 10 millions de personnes sur les routes ? Le fait que le recensement général de 1936 ne les mentionne pas et qu’ils soient notés "sans profession" en 1940 laisse à penser qu’ils étaient arrivés dans le village depuis peu.

Une famille Shapiro est également connue pour avoir habité au centre du village.
Ces deux familles quittent la village assez rapidement.

Le préventorium

Le château est alors un préventorium (3) qui sert aussi de relais à des familles juives quittant Paris pour essayer d’échapper aux risques de la vie à Paris.

Nombre de cannois savent à peu près ce qui se passe au château. Ils notent des mouvements entre les bâtiments et les bois avoisinants mais ils restent discrets.

En 1941, une dénonciation aux autorités d’occupation, émanant d’un cuisinier du préventorium, est relayée par un médecin. Elle est rédigée ainsi : "sous couvert de préventorium on prend des pensionnaires et tous juifs, qui ont été amenés par l’infirmière chef. On n’hésite pas à renvoyer des convalescents pour faire de la place aux juifs. Alors tous les jours et surtout le dimanche c’est une invasion de ces amis des amis, vous comprenez, et les plus belles chambres leur sont réservées" – fin de citation.

L’infirmière chef dont il est question se nomme Marie Lecoq. Résistante, partageant ses activités professionnelles entre un dispensaire parisien et Cannes-Ecluse, elle fait fonctionner un réseau d’exfiltration.

La déportation

Le recensement du 6 août 1942 réalisé par le commissariat de Montereau mentionne Haïm Fiszbejn, Abraham Wasserman et David Wasserman, en traitement au préventorium, et Zysio Wasserman, fils de David et frère d’Abraham, qui a trouvé un logement dans le hameau des Bordes pour se rapprocher d’eux.
Le 25 août 1942, sont mentionnés Isidore Fuchs, Germain Wolf et Shapiro Wolf, en traitement au préventorium.

Quatre de ces personnes sont arrêtées, transférées à Drancy et à Beaune-la-Rolande dans le Loiret et déportées vers les camps de la mort pour n’en jamais revenir.
Par ordre alphabétique :
- Haïm Fiszbeyn, né en 1904 à Lukow en Pologne, habitant à Paris, déporté le 27 juin 1942 de Beaune-la-Rolande vers Auschwitz,
- Isidore Fuchs, polonais, déporté le 2 septembre 1942 de Drancy vers Auschwitz,
- Abraham Wasserman, roumain, né en 1899 à Khotyn en Ukraine, tailleur à Paris, déporté le 28 septembre 1942 de Drancy vers Auschwitz,
- Germain Wolf, né à Paris, habitant à Paris, déporté le 10 février 1944 de Drancy vers Auschwitz.
C’est leur mémoire qui est honorée sur la plaque.

Marie Lecoq, quant à elle, réussit à échapper aux rafles. Après la guerre, elle est hébergée par des familles juives qui lui offrent une maison en remerciement de son action courageuse qui est également rappelée sur la plaque.

Les enfants cachés à Cannes-Ecluse

Simultanément, au moins 3 enfants sont cachés par des familles cannoises.

- Daniel Herman et Marcelle Zmer, cachés de 1942 à 1945 par la famille Bertin.
Judka et Ruchla Herman fuient les pogroms et la Pologne pour se réfugier en France avec leur famille. Ils s'installent à Paris et en novembre 1939 naît leur fils Daniel.

Le grand-père paternel de Daniel est hospitalisé et soigné dans un dispensaire parisien. Lorsque la guerre éclate, une des infirmières qui s'occupent de M. Herman est Marie Lecoq, dont il vient d’être question. Elle s’inquiète de la situation précaire de la famille Herman. Elle lui propose d'entrer en contact avec les Bertin à Cannes-Ecluse. Ce sont des gens modestes particulièrement frappés en ces temps de pénuries.

Néanmoins, Paul, qui avait été élu conseiller municipal dans la liste du Front Populaire en 1935, et son épouse Marguerite, née Ifanger, acceptent sans hésiter. De 1942 à 1945, ils cachent Daniel et sa cousine, Marcelle Zmer. Leur fille Paulette s'occupe des deux enfants pendant que ses parents travaillent aux champs.

Quand le père de Daniel entend dire à Paris que des rafles avaient eu lieu dans la région de Montereau, il vient en train à Cannes. Il peut voir Daniel mais ne lui parle pas. Des rumeurs de possible rafle ayant aussi circulé à Cannes-Ecluse, Daniel et Marcelle sont cachés dans l’église par le curé Pierre Zemmer et le maire Marcel Brussaud. La maman de Marcelle travaille sous une fausse identité au préventorium comme femme de chambre et voit les enfants sans qu'ils sachent qui elle est.

Elle récupère sa fille à la fin des hostilités. En 1945, Daniel est également récupéré par ses parents qui ont échappé à tout. La famille Herman émigre au Brésil puis en Israël.
En 2008, la famille Bertin est déclarée "Justes parmi les Nations"(4).

- Josette Rosoff, confiée par ses parents à la famille Blanchard.
Avant guerre, la santé de Josette, née en 1934, nécessitant un séjour au bon air de la campagne, ses parents, Abraham Rosoff, né en 1895 à Minsk capitale de la Biélorussie, et son épouse Hélène Podzameyer, née à Paris en 1901, viennent à Montereau par le train pour chercher à qui la confier.

Un chauffeur de taxi interrogé à la gare leur indique Alphonse Blanchard, un collègue de Cannes-Ecluse. Maire de la commune de 1914 à 1919 et régisseur du château à l’époque de la comtesse Hélène de Miramon Fitz-James(5), il arrondit ses fins de mois de petit fermier en transportant des voyageurs avec sa voiture à cheval. Sans enfant, Alphonse et son épouse, Angèle Petit, accueillent Josette quelques temps.

Pendant la guerre, quand la vie à Paris commence à devenir trop dangereuse pour les familles juives, les Blanchard vont à Paris pour récupérer Josette. Ils la ramènent à Cannes-Ecluse et s’en occupent désormais comme leur fille.

Un jour, une fonctionnaire française fait le déplacement pour récupérer Josette et la remettre aux occupants. Cette femme, apparemment peu motivée, ayant annoncé sa venue, Josette est envoyée se cacher chez des cousins à la Brosse-Montceaux. La fonctionnaire rencontre les instituteurs, Henriette Guérémy et Marcel Lebègue, qui lui affirment avec fermeté qu’il n’y a aucune élève juive dans l’école. La femme fait semblant de les croire et leur assure qu’on n’entendra plus parler d’elle. Elle tient parole. Mais Angèle prend ensuite de grandes précautions pour cacher Josette. Seuls quelques voisins sont au courant de sa présence.
A l’été 1942, les parents de Josette sont arrêtés à Paris, déportés de Drancy le 18 septembre et exécutés à Auschwitz le 23 novembre.

Après guerre, les Blanchard adoptent officiellement Josette. Elle meurt en 2001 et est enterrée à Cannes-Ecluse.

Le courage, la discrétion et le dévouement des familles Bertin et Blanchard sont honorés sur la plaque.

  1. En collaboration avec Frédéric Viey, auteur de : Histoire des Communautés Juives du Nord et de Picardie, Le Livre Mémorial des Juifs de Seine et Marne, Histoire des Juifs en Seine-et-Marne, Fontainebleau – Avon, Journal d'une communauté juive de la Révolution à nos Jours.
  2. 76 000 des 330 000 Juifs présents en France sont victimes de la Shoah, l’extermination systématique d'entre cinq et six millions de Juifs. Seulement 3 % survivent.
  3. C’est une institution accueillant des patients infectés par la tuberculose mais n’ayant pas encore contracté la forme active de la maladie et conçue pour isoler ces patients.
  4. En 1953, la Knesset, l'assemblée législative de l'État d'Israël, crée le Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem consacré aux victimes de la Shoah, et décide d'honorer "les Justes parmi les Nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs". Le titre de "Juste" est décerné au nom de l'État d'Israël par le Mémorial de Yad Vashem.
  5. 1906 - 1998. Elle se sépare du château à la fin des années 1920.