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L'auteur

Pierre Henri Zemmer(1) est le curé de Cannes-Ecluse(2) du 4 août 1929 au 7 septembre 1942.

La chronique

Homme cultivé, curieux et méthodique, il consigne, à partir du 27 janvier 1932, ses observations
dans un cahier à couverture cartonnée à double entrée :

  • d'un côté, c'est le "coutumier", aide-mémoire détaillé(3) des pratiques liturgiques de la paroisse de Cannes-Ecluse,
  • de l'autre côté, c'est un recueil d'éléments d'histoire locale(4) et de courtes notes narratives(5).
    Parmi toutes ces notes, principalement religieuses, quelques-unes apportent un éclairage précieux sur la vie de la commune pendant cette période. Les voici (en italiques) tels que consignées par l'abbé Zemmer.

Le dimanche ordinaire d'un curé de village

Le dimanche, le curé de Cannes a un emploi du temps bien chargé, d'autant qu'il ne dispose que d'une bicyclette pour ses déplacements :

  • 6h30 : ouverture de l’église et sonnerie de l’angélus(6),
  • 7h15 : distribution de la Sainte Communion à l’autel de la Sainte-Vierge. Aussitôt après le Très Saint Sacrement est porté au maître-autel,
  • 8h00 : catéchisme à Esmans et à 9h messe et prône(7),
  • 10h15 : à Cannes, sonnerie de la Grand messe,
  • 10h30 : grand messe précédée de l’aspersion – prône. Une sonnerie annonce la fin de cet office. On encense toujours.
  • 13h20 : catéchisme annoncé par une sonnerie,
  • 14h15 : sonnerie pour les vêpres,
  • 14h30 : vêpres(8) et salut,
  • 15h00 : patronage.

A chacun selon ses moyens

A cette époque, il est considéré comme normal que les paroissiens ne soient pas égaux et que plus ou moins de faste payant vienne accompagner les mariages et les inhumations.
Il y a 5 classes pour les inhumations des adultes, 3 pour les inhumations des enfants et 5 pour les mariages(9).
Voici pour illustrer ces pratiques les notes de l'abbé pour les 5èmes et 1ères classes des inhumations des adultes et des mariages, portant à la fois sur la décoration de l'église et sur le contenu des offices.

Inhumations des adultes :

5ème classe :
- 6 cierges autour du corps
- 4 cierges à l’autel
1ère classe :
- croix de fond – antependium(10)
- tentures à la porte
- tentures dans le sanctuaire et dans le choeur
- à l’autel 6 cierges, lustres électriques, les appliques des colonnes du retable, lustres électriques dans la nef
- catafalque avec 12 cierges
- grand messe avec diacre et sous-diacre
- organiste, deux prêtres choristes

Mariages :

5ème classe :
- 2 cierges près des fiancés
- 2 prie-Dieu
- 2 chaises
- "Veni creator" récité
- mariage
- psaume "Beati omnes"
- "Magnificat"
1ère classe :
- tentures rouges dans le sanctuaire
- tapis rouge
- 6 cierges à l’autel
- 2 cierges près des fiancés
- chemin dans l’allée du milieu
- prie-Dieu en velours pour les fiancés
- 4 chaises pour les parents
- messe basse avec diacre et sous diacre assistants
- lustres électriques, appliques des colonnes, luminaire de la nef
- à l’orgue deux prêtres choristes, un violoniste
- tout le personnel des enfants de choeur
- "Veni creator" : 1 strophe
- mariage
- suite du "Veni creator"
- 3 psaumes des vêpres de la Sainte Vierge
- "Magnificat"

La cloche, porteuse d'information

La cloche de l'église rythme la vie des cannois en annonçant les offices religieux.
Elle a aussi la fonction de diffuser la nouvelle des décès. Un code connu de tous permet de se faire une idée de l'identité du défunt.

L'abbé y consacre un paragraphe :

Dès que la famille est venue prévenir M. le Curé, on sonne le glas :
- 9 coups pour un homme, suivis d’une volée,
- 7 coups pour une femme, suivis d’une volée,
- 5 coups pour un jeune garçon, suivis d’une volée,
- 3 coups pour une jeune fille, suivis d’une volée.
L’angélus est ensuite sonné matin, midi et soir jusqu’au moment des obsèques.
Un quart d’heure avant de partir faire la levée du corps, sonnerie.
Quand le corps quitte l’église, nouvelle sonnerie.
Mettre le brancard devant la porte.
Le drap est fourni par les pompes funèbres.

Les travaux dans l'église

  • L'électricité est installée en l'église de Cannes en 1928 et inaugurée à la messe de minuit (de Noël) la même année.
  • Août 1936 : la municipalité installe sur le clocher(11) une poulie pour le séchage des tuyaux de la pompe à incendie.
  • Au cours du mois de juin 1938, des doubles fenêtres sont placées aux fenêtres de la chapelle de la sainte Vierge pour atténuer le bruit fait par les wagons du chemin de fer.

La guerre

Malgré la [drôle de] guerre, les bals ont lieu un peu partout à Montereau comme à Cannes. Le débit de tabac Lemoine en organise [un] le samedi [23 mars 1940], veille de Pâques, et [un autre] le jour de la fête même.

  • L'offensive(12) commence le 10 mai, et le 11 mai, veille de la Pentecôte, il y a bal. Le 12 mai, devant le mécontentement général, le bal qui devait avoir lieu l'après-midi est interdit par le maire.
  • Mardi 11 juin 1940 : les habitants de Changis(13) sont évacués à Cannes-Ecluse. Le presbytère en reçoit quatre.
    Vendredi 14 juin : ces évacués sont dirigés sur différents points de l'Yonne. En même temps beaucoup d'habitants du village quittent volontairement leurs foyers. Des troupes [françaises] motorisées arrivent dans la soirée et se mettent à piller le bureau de tabac. Trente avions italiens(14) survolent le village et vont jeter leurs bombes sur Montereau démolissant tout un quartier, l'église, un pont et le pont de fer dit de Moscou, la sucrerie, le quartier de la gare. Pendant toute la nuit du vendredi au samedi, c'est un va-et-vient de troupes françaises qui fuient devant l'ennemi.
  • Au matin du samedi 15 juin, des troupes exténuées arrivent sur la place de l'église et s'enfuient peu après. Les 107ème et 109ème régiments d'infanterie arrivent, suivis de troupes sénégalaises.
    Tous s'emparent du vin des caves, des civils pénètrent dans les maisons et font main basse sur l'argenterie, couverts, linges, etc. Les habitants de XXX(15) se sont particulièrement distingués dans ce genre d'exploit. Les Allemands sont aux Bordes dès le samedi, on en voit partout. L'armée française est en déroute sur la place, dans les rues, dans le parc de Mme de Tressan(16). Il y a des munitions abandonnées. Samedi matin, à 4h, l'aviation fait sauter le pont de l'Yonne à Montereau (le pont de la Seine a eu plusieurs arches bombardées) et vers 18h le génie [fait sauter] le pont suspendu de Cannes.
  • Dimanche 16 juin, jour où devait avoir lieu la première communion, il n'y a pas de messe, ni à Cannes, ni à Esmans, ni dans les autres [paroisses] desservies(17) pour le temps de la guerre par le curé de Cannes. La paroisse est déserte. Le feu continue de dévorer les maisons de Montereau. Monsieur le Curé(18) recherche dans l'église en ruine de Montereau les vases sacrés qu'il transporte à Cannes.
  • Dimanche 23 juin : une messe basse est célébrée à Esmans et à Cannes. A peine dix assistants à chaque messe.
  • Mardi 25 juin : l'horloge est mise à l'heure allemande. Le château de Cannes, le château de la Brosse à Ville Saint-Jacques et les communs du château de la Brosse-Montceaux sont convertis en "centres d'accueil national" pour les réfugiés de la Somme, de l'Aisne. Après un séjour de quelques jours, ils sont dirigés dans leurs départements d'origine. Les réfugiés de la "Région interdite", c'est-à-dire le Nord, l'Aisne, la Somme au-delà de la rivière Aisne, doivent prolonger leur séjour jusqu'au 8 août puis sont répartis dans les villages environnants en attendant la fin des hostilités entre l'Allemagne et l'Angleterre(19). Ces centres d'accueil pour réfugiés sont administrés par les allemands.
    Sur la route de Cannes, à l'extrémité de Varennes, aux limites de la paroisse, en face du passage à niveau, se trouve une fabrique d'agglomérés de ciment dite "Cimenfer". Les allemands en font un camp de prisonniers français où 6 000 hommes y vivent entassés. Parmi eux se trouvent plus de vingt prêtres soldats. Une petite chapelle est construite pour y célébrer la messe. Ce camp ferme le 15 septembre 1940 et les prisonniers sont dirigés sur Melun.
  • Au 18 septembre, il y a 50 allemands logés au petit château(20) et chez deux familles de Cannes. Esmans en accueille près de 300.
  • 1er novembre 1940 : 150 à 200 allemands occupent le château de Cannes. Trois françaises y font la cuisine et deux autres la lessive. Un prisonnier français fait les fonctions de cordonnier.
    Jusqu'à ce jour, je n'ai vu aucun allemand à la messe. Je note une exception les 1er et 8 novembre.
    Un câble téléphonique qui traîne à terre aux Bordes sur la route de Bray est sectionné (sans doute par les allemands eux-mêmes). Comme représailles, une garde de civils doit rester sur la route.
    Cette garde qui dure trois heures comprend chaque fois trois hommes.
  • Le 9 novembre vers 21h (heure allemande), tout le contingent prend une destination inconnue.
    Ces soldats en venant ici avaient amené avec eux le mobilier du château de Charny (Yonne). De plus tout le mobilier du petit château a été déménagé et mis dans le grand château(21). Quarante chaises ont été réquisitionnées au village.
    Les dimanches 3 et 7 mai [1942] les jeunes filles du choeur de chant donnent une séance récréative au profit des prisonniers de guerre de la paroisse. Tous les frais étant payés, on peut transmettre au comité [local de secours aux prisonniers de guerre] la somme de huit mille francs(22).
    Ce dont le maire Marcel Brusseau(23) le remercie par lettre manuscrite en date du 21 mai.

Ici s'arrête le récit des faits de guerre concernant Cannes-Ecluse.
L'abbé Zemmer ne note évidemment pas son implication personnelle, en coordination avec le maire, dans la dissimulation d'enfants juifs dans l'église.
Il ne mentionne pas non plus les bons de solidarité qu'il a achetés(24) pour venir en aide aux personnes en difficulté.

  1. Il est né le 2 février 1889, à Paris 19ème. Fidèle au diocèse de Meaux, il est successivement professeur à l'école Saint-Aspais à Melun, vicaire à Château-Landon, curé de Chevru, de Cannes-Ecluse, de Thorigny-sur-Marne, aumônier des soeurs de Notre-Dame de Sion à Méry-sur-Marne. Il meurt à Méry-sur-Marne le 5 novembre 1976.
  2. Comme tous ses prédécesseurs depuis 1793, il dessert également la paroisse d'Esmans. De 1925 à 1934, le curé de Cannes a également desservi la paroisse de la Brosse-Montceaux.
  3. On y trouve les horaires et le contenu des offices, les détails des ornements du prêtre et des enfants de choeur, les éléments de la décoration des églises pour les offices.
  4. Il est en relation avec les Archives départementales et a accès aux travaux de Paul Quesvers, historien de Montereau de la fin du 19ème siècle.
  5. On y trouve la liste des curés de Cannes de 1502 à 1976, la liste des prieurs de Saint-Pierre de Cannes de 1147 à 1787, la liste des curés d'Esmans de 1560 à 1787, une chronique de la vie de la paroisse de 1930 à 1954 (avec des contributions de l'abbé François Marchal, curé de 1948 à 1954), des listes de bienfaiteurs de la paroisse, des éléments d'histoire locale de Cannes-Ecluse, d'Esmans et de la Brosse-Montceaux, …
  6. L'angélus, la prière de l'ange, est récité trois fois par jour, à six heures, à midi et à dix-huit heures (horaire variable selon les pratiques locales). L'angélus se sonne par trois séries de trois tintements suivis d'une pleine volée.
  7. Lecture d'informations concernant la communauté.
  8. Office marquant la fin de l'après-midi.
  9. L'Église catholique supprime les classes dans les années 1950.
  10. L’antependium est un élément décoratif, souvent en toile ou en cuir, destiné à orner le devant de l'autel.
  11. Sur la face nord.
  12. Il s'agit de l'offensive allemande à l'ouest contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. C'est la fin de la "drôle de guerre".
  13. Changis-sur-Marne, commune de Seine-et-Marne, dans le canton de la Ferté-sous-Jouarre.
  14. L'Italie avait déclaré la guerre à la France le 10 juin 1940, mais le fait qu'il s'agisse d'avions italiens plutôt qu'allemands n'est pas avéré.
  15. L'abbé Zemmer cite une commune de Seine-et-Marne, au nord de la Seine.
  16. Actuellement, le parc de la mairie.
  17. Plusieurs prêtres du doyenné de Montereau sont mobilisés en mai 1940. Le service de leurs paroisses est réparti entre les prêtres plus âgés restés sur place. Le curé de Cannes-Ecluse dessert maintenant, outre Esmans, les paroisses de Varennes-sur-Seine et de Ville-saint-Jacques.
  18. L'abbé Zemmer lui-même !
  19. C'est ce que disait la propagande des occupants.
  20. La mairie actuelle.
  21. L'école de Police.
  22. De l'ordre de 3 100 euros de 2013.
  23. Marcel Brusseau a été élu maire en 1936 dans le cadre du Front Populaire et le restera jusqu'en 1953.
  24. Et conservés dans son cahier de chroniques.